Nos livres à juste prix − Entre culture et spéculation

On évoque souvent la chaîne du livre. Je préfère parler d’un écosystème. Cela rend mieux compte des relations d’interdépendance qui unissent ses principaux acteurs.

Auteurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs et libraires ont toujours été des alliés objectifs dans la promotion de la création littéraire. Les succès des uns sont tributaires du succès des autres. C’est ce qui fait que le marché du livre peut se développer de façon durable.

Si, dans le cas du livre imprimé, la complexité logistique et les coûts associés à l’impression et à la manipulation des livres évitaient généralement les comportements excessifs d’acteurs isolés (encore que…), avec le livre numérique, on s’aventure dans le domaine de l’intangible — un monde où on voit très souvent les commerçants se transformer en simples spéculateurs financiers.

Spéculer, c’est gambler. C’est jouer. C’est prendre des risques. C’est accepter de perdre neuf fois, si on pense qu’on peut gagner une seule fois… si elle peut être assez grosse. Spéculer, c’est miser sur le tout ou rien, sur le court terme, sur le chacun-pour-soi. C’est le contraire d’investir dans le développement de quelque chose. C’est le contraire de la culture.

Il y a de très grands gamblers qui se sont invités dans le monde du livre au cours des dernières années. Ils sont très bons. Ils proposent des services innovateurs que les consommateurs apprécient. Apple, Amazon, Kobo, Google et les autres peuvent certainement aider au développement du marché du livre et à la diffusion de la création littéraire d’ici, partout dans le monde. Il faut apprendre à jouer avec eux, mais il ne faut pas être naïfs non plus. Ce sont des gamblers et ils ont de l’argent plein les poches.

Aux cartes, il est important d’établir clairement les règles du jeu quand on accueille de nouveaux joueurs à notre table. Ça relève de la courtoisie et ça assure la bonne entente.

La règle de base, ici, ce doit être que le prix du livre numérique ne peut pas être déterminé par les gamblers parce que l’histoire montre très clairement que cela se fait généralement au détriment de ceux qui assument les coûts de la création et qui investissent durablement dans le développement de la plus importante de nos industries culturelles.

De mon point de vue, il est encore plus urgent et plus indispensable de réglementer le prix du livre numérique que de le faire pour le livre imprimé. C’est dire…

P.-S. Et à ceux qui pourraient vous dire que c’est scandaleux d’imposer aux détaillants un prix de détail déterminé par l’éditeur, il faut rappeler que tout le marché des « apps » pour iPhones, iPad et autres tablettes et téléphones intelligents s’est précisément structuré de cette façon… et qu’ils semblent très bien s’en accommoder puisqu’il s’agit d’une des principales sources de profit pour l’industrie informatique. N’ayons donc pas peur de leur déplaire en se tenant debout.


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