Le modèle par abonnement dans le monde du livre numérique : applicable partout dans le monde?

Qui deviendra le Netflix ou le Spotify du livre numérique? C’est une question souvent soulevée dans les articles traitant d’édition, notamment en raison de l’offre de plusieurs entreprises dont le modèle d’affaires est basé sur un accès illimité aux livres moyennant (ou non) un frais d’abonnement. Les éditeurs participant au service sont alors « rémunérés au rendement » (pay-for-performance en anglais), c’est-à-dire que la somme des frais d’abonnements payés par les lecteurs leur est distribuée au prorata du nombre de pages de livres visionnées.

Safari Books, par exemple, offre des formules d’abonnement à un catalogue de livres numériques principalement spécialisé en technologie. Depuis son lancement en 2001, l’entreprise connaît une croissance soutenue. Son président, Andrew Savikas, a récemment donné un webinaire “Why the ebook subscription model may be right for your content” (qu’on peut traduire par « Pourquoi le modèle par abonnement aux livres numériques pourrait être approprié pour votre contenu ») dans le cadre des TOC series de O’Reilly auquel j’ai assisté.

Un modèle dans l’air du temps

Selon Savikas, deux phénomènes rendent désormais ce modèle potentiellement viable dans le monde du livre :
– le public est maintenant familiarisé avec la lecture numérique et le nombre de lecteurs numériques augmente sans cesse;
– il est aussi plus enclin à accepter le modèle d’accès temporaire à du contenu plutôt que de l’acquérir (c’est d’ailleurs un modèle populaire pour la musique et les films).

Pourquoi pense-t-il que le modèle par abonnement peut être à l’avantage des éditeurs?

– Les lecteurs n’ont pas à se soucier des mécanismes de protection de contenu (DRM) puisqu’ils accèdent au contenu directement en ligne dans un environnement protégé, ce qui leur permet également de lire sur plusieurs appareils. Le confort de lecture et la commodité sont accentués.
– Les éditeurs touchent une rémunération à chaque fois qu’une page de leurs livres est consultée; l’agrégation de toutes les consultations donne souvent un montant intéressant. Les lecteurs n’hésitent pas à consulter plusieurs pages de plusieurs livres, car c’est compris dans leur tarif d’abonnement.
– Ce modèle par abonnement ouvre de nouveaux marchés aux éditeurs, comme celui des bibliothèques et des organismes gouvernementaux. Ce type de clients peut alors souscrire à un abonnement pour augmenter radicalement son offre de contenu à leurs utilisateurs tout en contrôlant ses coûts.

Davantage de consultations et de revenus

Toujours d’après Savikas, le modèle par abonnement aurait d’ailleurs permis aux éditeurs participants à Safari Books d’augmenter leurs revenus tirés de leur offre numérique. D’une part, la popularité des appareils mobiles (téléphones, tablettes…) a favorisé le maintien des niveaux de consultation sur les sept jours de la semaine.

Auparavant, les usagers accédaient au contenu à partir de leur ordinateur de bureau, du lundi au vendredi. Maintenant, les usagers y accèdent la fin de semaine depuis leurs appareils mobiles : les éditeurs ont donc « gagné » deux jours de consultation de plus.

D’autre part, le site attire plus d’abonnés institutionnels dont les usagers ou membres font une utilisation importante des livres disponibles.

Évidemment, le modèle par abonnement n’est pas forcément approprié pour toutes les catégories de livres numériques — on peut notamment penser aux romans ou aux biographies. En outre, comme l’a souligné Jeremy Greenfield, directeur éditorial à F+W, les lecteurs ne voudront pas nécessairement payer pour l’ensemble de l’offre; des modèles d’abonnement modulaire pourraient être proposés en fonction des sujets.

Un modèle possible partout dans le monde?

Ce modèle semble intéressant à la fois pour les lecteurs et les éditeurs. Toutefois, son application à l’extérieur des États-Unis ne sera probablement pas aisée, même si quelques entreprises françaises comme Cyberlibris et Youboox ont déjà lancé des offres d’abonnements à des livres numériques.

Aux États-Unis, les contrats entre les éditeurs et les auteurs prévoient des redevances aux auteurs basées sur le prix perçu pour la vente des livres, et ce, sans que le prix suggéré de vente soit nécessairement pris en compte. Dans le modèle de Safari, les éditeurs rémunèrent les auteurs en fonction des revenus récoltés grâce à leurs œuvres.

Or, dans les contrats de tradition européenne — c’est entre autres le cas au Québec, au Royaume-Uni et en France —, les auteurs sont rémunérés sur la base du prix suggéré de vente d’un exemplaire complet. Le modèle par abonnement est donc plus difficilement transposable dans ces pays puisque les éditeurs doivent s’assurer d’avoir obtenu les autorisations nécessaires de la part des auteurs (c’est-à-dire que leur contrat avec l’auteur doit prévoir des redevances basées sur le prix perçu plutôt que sur le prix d’un exemplaire) avant de soumettre les livres dans divers services d’abonnement.

Le modèle par abonnement ou de rémunération au rendement semble avoir de beaux jours devant lui, même s’il nécessite des adaptations supplémentaires pour plusieurs joueurs de l’industrie du livre.

En complément : lisez les conclusions de Stéphane Labbé dans ce billet sur le blogue de l’ANEL.


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